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Entreprise durable

Un mythe ou une réalité?

305-01-01Bien que cette appellation ait été quelque peu galvaudée ces dernières années, la notion d'entreprise responsable a toute sa raison d'être. En particulier, en cette période d'incertitude, la notion de développement durable permet de donner plus d'homogénéité au projet entrepreneurial en soudant toutes ses composantes: ressources humaines, clients, fournisseurs... (J.D.)

Au sens strict, les éléments de base des cours d'économie nous rappellent qu'une entreprise est là pour une seule raison: faire du profit. Rien dans son objet ne la destine à se préoccuper de la société, à poursuivre des objectifs philanthropiques ou à préserver l'environnement. Sur ce point, certains syndicalistes sont d'accord avec les patrons partisans de la seule loi du libre marché et affirment en choeur que l'entreprise n'a pas d'âme. Elle ne peut donc poursuivre des objectifs « louables » et ne doit pas prendre la défense de la voeuve et de l'orphelin, pas plus qu'elle ne doit planter des arbres en Afrique pour compenser le développement de ses activités et ses émissions de gaz carbonique.

Sylvie Brunel ne dit pas autre chose. Pour cette géographe, économiste et écrivain française qui a travaillé pendant plus de quinze années dans l'humanitaire, notamment chez Médecins sans frontières et au sein d'Action contre la faim, le développement durable ne serait qu'un cheval de Troie des pays du nord pour dominer les pays du sud. Particulièrement acide, la géographe évoque la politique de développement qui a été instaurée par les Etats-Unis après la vague de décolonisations. Il s'agissait alors d'empêcher les pays pauvres de céder aux sirènes du communisme. Or, depuis la chute du bloc de l'est, qu'a-t-on pu constater? Que les aides au développement ont très largement reflué pour céder la place à des aides portant l'étiquette de développement durable.

La synthèse proposée par l'écologie politique

Pour Sylvie Brunel, ce courant du développement durable est l'enfant naturel de la mondialisation et de la chute du communisme. Avec une obsession subtilement relevée par Sylvie Brunel chez de nombreux décideurs politiques et économiques: désormais, le développement semble indissociablement lié à la thématique environnementale. A entendre la géographe, l'écologie supplanterait donc la lutte contre la pauvreté. Et la défense de l'environnement serait l'arbre qui cacherait la forêt, une sorte de paravent derrière lequel les entreprises cacheraient leurs noirs desseins... Si la thèse de Sylvie Brunel compte de nombreux partisans, celles et ceux qui clament qu'un dépassement du paradigme est possible sont tout aussi nombreux. En particulier, cette synthèse de la lutte pour un meilleur environnement, pour un contexte social revalorisé, pour une lutte intégrée contre la pauvreté et pour une action qui engloberait le monde entier est celle qui est proposée depuis les années '70 par les défenseurs de l'écologie politique. Longtemps laissées pour compte par les acteurs économiques qui avaient bien d'autres chats à fouetter, cette approche a gagné en importance dans toutes les sphères de la société, cette dernière décennie, sans que l'on puisse savoir pourquoi. S'agit-il d'une conséquence du sommet de la terre organisé à Rio en 1992? Doit-on y voir la conséquences des crises successives et de natures diverses (crise pétrolière, crise économique, crise financière...) qui se sont succédées et qui semblent impacter de plus en plus durement le monde économique? Ou bien s'agit-il d'un mix des deux? En tout état de cause, la paradigme qui opposait autrefois le monde de l'entreprise au reste de la société semble avoir perdu sa vigueur.

305-01-02© Shutterstock

L'objectif de l'entreprise n'est pas (uniquement) de faire du profit

Parmi les ténors économiques, certaines voix s'élèvent aujourd'hui pour dire qu'un autre modèle est possible. Parmi ces personnalités, Frank Riboud n'est pas la plus insignifiante. PDG du groupe Danone, cet homme clame haut et fort que l'objectif de l'entreprise n'est pas ou plus à proprement parler de faire du profit, mais avant tout de « satisfaire les besoins des parties prenantes, c'est-à-dire les besoins des actionnaires, mais aussi des salariés, des fournisseurs, des clients... ». Pour Frank Riboud, ceux qui ont continué à fonctionner selon l'ancien schéma, avec l'assignation du profit comme seul objectif, constatent aujourd'hui dans quelle impasse ils sont tombés. « La recherche de la maximisation du profit n'est mécaniquement pas durable: à force de se laisser griser par des rendements de 10, 15, 20 voire 25%, on oublie qu'il y a une limite physique au-delà de laquelle tout l'édifice s'écroule », souligne Frank Riboud. Et comme s'il était encore nécessaire de prouver cette affirmation, le PDG de Danone évoque sans se cacher la crise profonde dans laquelle nous sommes tombés.

305-01-03Franck Riboud et Muhammad Yunus. © Groupe Danone

Le développement durable, le privilège des sociétés nanties?

Très bien, mais en étant assis sur les bénéfices confortables réalisés le groupe qu'il dirige, un Frank Riboud n'est-il pas plus à l'aise qu'un patron de PME pour parler de développement durable. Cette notion ne serait-elle pas l'apanage des sociétés riches, un luxe que seules les entreprises les plus imposantes peuvent se payer? « Le développement durable, c'est surtout une dépense: investir dans une filtration à la sortie d'une cheminée ne nous rapportera jamais rien (...) Tout au plus nous permettra-t-elle de ne pas avoir trop de soucis avec le législateur », ont longtemps affirmé les patrons de PME. On ne peut leur donner tort à chaque fois, mais dans certains cas, il faut bien admettre que cette préoccupation peut à la fois être bénéfique pour l'environnement et rapporter à l'entreprise. A Auvelais, grâce au système de filtration que Saint-Gobain a fait installer à la sortie de ses cheminées, l'entreprise verrière peut désormais récupérer les poussières de verre qui étaient rejetées dans l'environnement. Une fois récupérées dans les filtres, ces poussières sont réintégrées dans le processus de production. Avec à la clef une grosse économie de matières premières, mais aussi une sacrée économie d'énergie et des riverains mieux préservés.

Pour autant, cette évolution n'est pas toujours bien interprétée par les parties prenantes. Ainsi, lorsque les cheminées de l'usine ont été équipées, les fumées du four d'Auvelais sont devenues quasiment invisibles à l'oeil nu, au point que les riverains se sont inquiétés, pensant que l'usine de Saint-Gobain avait stoppé ses activités...

Les sujets les plus porteurs et les plus sensibles

Tous les sujets qui sont chers à la société et au monde que nous habitons trouvent leur place dans les réflexions des spécialistes de la RSE ou de la CSR. On pense évidemment aux thématiques environnementales qui ont été historiquement les premières à attirer l'attention des responsables au sein des entreprises. Gestion durable des déchets, usage parcimonieux de l'eau, énergies vertes et renouvelables privilégiées en lieu et place des énergies grises... Ensuite, c'est la sécurité qui s'est invitée dans le débat avec en particulier une attention accrue des responsables économiques pour le développement d'actions de lutte pour une sécurité plus active sur et autour des lieux de travail. De fil en aiguille, l'entretien de la forme physique s'est ensuite invité dans les débats et a, dans certains cas, concouru à la création de clubs de pratique sportive au sein des entreprises. Pour Michaël Lucas et Bernard Joseph, fondateurs de Running Nation, au-delà de l'idée de réaliser des performances, la pratique de la course à pied au sein de l'entreprise permet d'introduire une combinaison originale de l'effort individuel et de la solidarité au sein de l'équipe, mais aussi le respect de l'autre au sens large, de l'environnement...

305-01-04Volvic végétale Pack

Courez, courez, il en restera toujours quelque chose

Une vision des choses qui a permis de « matcher » avec la vision d'entreprises comme Delhaize qui a figuré parmi les premières sociétés à se sentir convaincues par cette approche particulière de la CSR.

La thématique de la solidarité est également en pleine progression ces dernières années. Les entreprises qui encouragent leurs salariés à prendre un peu de leur temps (ndlr: de travail) pour se consacrer à la réalisation de projets sociaux sont de plus en plus nombreuses. Il ne s'agit évidemment pas de mobiliser des salariés dans des missions lointaines qui vont les rendre indisponibles pendant de longs mois ou qui vont les amener à prendre des risques inconsidérés. Les possibilités d'aider son prochains sont souvent plus proches qu'on ne le pense. A Bruxelles, aux derniers étages de la tour de la place du Champ de Mars, les avocats associés au bureau Freshfields Bruckhaus Deringer ont ainsi déjà été nombreux à se retrousser les manches qui pour donner, par exemple, un coup de peinture dans une maison de jeunes ou dans des écoles. Une action que Freshfield a décidé d'orienter spécifiquement en2011 vers le mentoring de jeunes e tde personnes marginalisées à la recherche d'un emploi dans le cadre de l'action « Discover your talent! », aux côtés d'Apco, Citibank, Infrabel et TCS.

Le développement durable en suivant une charte?

Depuis que le développement durable est devenu populaire, de nombreux éditeurs se sont emparés de la thématique, se livrant parfois à de véritables petites guerres pour s'arracher LE spécialiste qui va pouvoir écrire le livre qui va faire référence dans le domaine. En dépit des expertises de tous ces spécialistes, il semble que les entreprises ne puissent se contenter d'un livre de recettes sur le développement durable. Et on peut le comprendre: cette manière particulière de voir la production de biens et de services, soucieuse de l'autre, de l'environnement, de l'équilibre nord-sud, d'équité sociale, de la sécurité des travailleurs et des riverains, ne peut véritablement se vivre que de l'intérieur avec des recettes qui sont forcément accommodées en fonction des réalités du terrain de l'entreprise qui est concernée. Les mécanismes des entreprises sont donc beaucoup trop particuliers pour que l'on puisse songer à transposer les enseignements tirés de la lecture d'un livre, aussi intéressant soit-il. En revanche, la lecture de ce genre de livres peut très certainement donner des idées, ouvrir des pistes, amener les responsables de l'entreprise à se poser des questions qui ne leur avaient jusqu'ici jamais effleuré l'esprit.

305-01-05RunningNation Immo Run. © Running Nation

Lectures recommandables

Parmi ces lectures recommandables, on trouve des ouvrages comme « Le guide du développement durable en entreprise ». Ecrit par Patrick Widloecher et Isabelle Querne, deux spécialistes français du développement durable, ce livre fournit des indications claires pour mettre en oeuvre et réussir le développement durable dans l'entreprise. L'écriture est illustrée d'exemples concrets d'entreprises qui ont combiné tous les éléments liés à une politique de développement durable: prise en compte de l'environnement, des aspects économiques, sociaux et sociétaux... En outre, les deux auteurs proposent des outils qui permettront au lecteur de mesurer l'impact de l'action qu'il aura décidé de mener au sein de son entreprise.

Dans «The End of Growth: Adapting to Our New Economic Reality», l'essayiste Richard Heinberg aborde la problématique de manière transversale, évoquant tour à tour en quelques pages les éléments qui lui semblent avoir conditionné la situation quelque peu bloquée que nous connaissons actuellement. Pour nous aider à sortir de cette impasse, l'auteur connu pour ses contributions intéressantes à Nature, The Ecologist ou à European Business Review évoque les attitudes qui permettront au manager de limiter la casse ou, mieux, de dépasser les difficultés en les transformant en opportunités.

Et en Belgique?

Les Américains et les Anglais ne sont pas les seuls à savoir parler de CSR. En Belgique, on doit également évoquer les initiatives qui sont prises par Business & Society Belgium, un réseau d'entreprises qui vient de fêter ses dix ans et qui a pour mission d''être le point de référence pour la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) en Belgique, mais qui a également pour vocation de de fournir un support et des outils aux entreprises qui désirent intégrer la responsabilité sociétale dans leur gestion et leurs activités. Un objectif que Business & Society dit vouloir atteindre en privilégiant le partage des bonnes pratiques, mais aussi en développant de nouvelles solutions et en communiquant sur les différents aspects de la Responsabilité Sociale en Entreprise avec toutes les parties prenantes (lire également notre encadré à ce sujet). Autres sources intéressantes, qui nous viennent d'outre-Moerdijk celles-là: celles qui sont conseillées par la bien nommée Good Company. En se spécialisant dans l'entrepreneuriat durable, cette entreprise de conseil hollandaise est amenée à lire une multitude d'ouvrages consacrés à cette thématique. Les ouvrages qu'elle recense sont tous intéressants, car ils abordent tous de manière spécifique un volet ou un aspect particulier de l'entrepreneuriat durable.

La CSR en Belgique, c'est Business & Society

A l'origine, c'est sous la présidence d'Etienne Davignon et sous un autre nom que le Business & Society d'aujourd'hui a commencé à faire essaimer le concept de CSR en Belgique. En 1998, le 'Réseau Belge des Entreprises pour la Cohésion Sociale' (BENSC) est créé par Christian Leysen avec un membership qui était alors limité à la portion congrue: Ahlers, Cockerill Sambre, Glaverbel, Randstad Belgium, Belgian Shell et la Société Générale de Belgique. A l'époque, l'ambition du BENSC était essentiellement d'attirer l'attention des dirigeants d'entreprise sur la problématique de l'exclusion sociale et d'encourager l'intégration sur le marché du travail des groupes sociaux les plus faibles.. Aujourd'hui, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Après plusieurs évolutions marquantes, la structure compte un peu moins de 80 membres. Il s'agit presque exclusivement de grosses sociétés ou d'antennes belges de multinationales. En revanche, pas ou peu de PME. Parmi les membres, on trouve ainsi des entreprises comme Siemens ou Solvay, mais aussi bpost, Umicore, Mobistar et Belgacom, Bekart, BNP Paribas Fortis ou Axa, Befimmo (Sicafi, active dans l'immobilier de bureaux) et un secteur pharmaceutique curieusement sur-représenté avec des membres comme UCB, Novartis Pharma, GlaxoSmithKline Biologicals, Volcano... En cherchant un peu, on trouve tout de même des entreprises présentant un profil un peu moins attendu dans ce genre de club, comme Ronveaux dont la taille est un peu plus modeste (ndlr: tout de même près de 500 emplois!) ou comme Geseco, sans aucun doute un des rares groupes internationaux spécialisés dans le gardiennage à avoir développé une vraie politique de CSR. Très curieusement, c'est à partir de l'année 2008 et plus encore en 2009 que l'association a le plus attiré de nouveaux membres. En pleine crise financière, ce sont en effet respectivement huit et douze membres qui sont venus renforcer les effectifs. Et en 2010, la tendance ascendante s'est encore poursuivie avec dix membres de plus alors que 2006 n'avait permis d'enregistrer que six nouveaux membres et 2007, seulement trois! Si aucun élément concret ne nous permet d'établir un lien de cause à effet entre la survenue de la crise et cette recrudescence d'intérêt des entreprises pour la CSR, le parallèle est tout de même pour le moins interpellant. Un peu comme si les entreprises avaient encore plus conscience du sens à donner à leur action en cas de tempête. Pour les prochaines années, en tout état de cause, les responsables de Business & Society sont conscients d'une chose: il va falloir faire prendre conscience aux petites et moyennes entreprises que la CSR est aussi faite pour elles. A la différences des pays anglo-saxons déjà globalement baignés par cette culture de la CSR, notre pays compte encore un grand nombre de patrons de PME qui ont une conception quelque peu réductrice de ce que la CSR peut leur apporter. Nombreux sont ceux qui voient dans cette démarche de petits caprices que plaisent à se payer quelques grosses entreprises. Ou des gesticulations philanthropiques censées cacher la misère sociale et/ou environnementale. En réalité, lorsqu'on a l'occasion de découvrir de quoi discutent les membres de Business & Society lorsqu'ils se rencontrent, on constate vite que si la CSR est assez déconsidérée par ceux qui ne la connaissent pas ou trop peu, elle est en revanche prise très au sérieux par les gens qui s'y astreignent au sein des entreprises.

 
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